Musique : Ce Marr-A-Bout prêche par le rap

A l’entame de sa carrière musicale dans “ Durable peace ”, un groupe de rap de Thiès, Mouhamadou se faisait appeler El J. Nous sommes en 2000 et le jeune rappeur vivait encore dans l’insouciance de l’adolescence. Il n’en avait pas encore marre des fléaux de notre société. C’est quand il est vraiment arrivé à bout qu’il a décidé de se lancer dans une carrière solo. Résultat : une première cassette avec, comme nom d’artiste, MARR-A-BOUT. Son credo : dire, sans détours, des vérités qui font tilt.
Marr-A-Bout : l’expression est inconnue des dictionnaires français. D’ailleurs, l’orthographe pose problème. Ceux qui auront compris au premier degré penseront à une mare à boue. D’autres, en revanche, ne cherchent pas trop loin : “ Marabout ”, comme on en trouve beaucoup au Sénégal. Ceux qui optent pour la seconde définition n’ont pas tout à fait tort. Seulement, le jeune rappeur se veut plus profond en donnant un double sens à son jeu de mots. A 24 ans, El Hadj Mouhamadou Diop dit en avoir marre. Il est à bout de la violence, de l’injustice, de l’hypocrisie, de la méchanceté, de la malhonnêteté et de tous ces maux qui gangrènent la société. Oui, il est à bout et en a marre de tout ce qui freine l’élan de la jeunesse vers le développement : chômage, oisiveté, paresse, absence de politique crédible pour les jeunes, etc.

Le deuxième sens de ce nom d’artiste renvoie à la noblesse du rôle d’un marabout au bon profil qui, comme le rappeur, doit éduquer les masses, éveiller les consciences et “ curer ” les mentalités. Et lorsque quelqu’un n’en peut plus, il cherche des solutions et se rebelle. Lui, par le truchement du hip-hop, mène sa révolution par des vérités qui font claquer les dents, d’où le titre de sa cassette composée de huit morceaux et sortie le 29 juillet 2002. “ Droit au but ” est un titre suffisamment éloquent et révélateur de l’état d’esprit et de la philosophie du jeune rappeur de Guédiawaye originaire de Thiès.

HARO SUR LES ANIMATEURS !

Il dégaine et tire sur tout ce qui bouge. Rien n’est laissé au hasard. Personne n’est épargné dans ce terrible réquisitoire. Marr-A-Bout dresse un panneau aux clignotants rouges de la société sénégalaise dont les valeurs cardinales s’effondrent sans que les voix les plus autorisées ne sonnent l’alarme (“ Ni askan wi mel ”). Il fait le procès de l’Afrique et du système des Nations Unies. L’Afrique mérite-t-elle d’avoir un droit de veto au regard des guerres, de la désunion, de la mal gouvernance ? S’il est vrai que l’Afrique a nourri le Vieux et le Nouveau continent pendant des siècles, ne mérite-t-elle pas plus d’égard de la part de l’ONU(“ Droit de veto ”) ? Dans la fiction (“ Audience ak gorgui ”), il rappelle au président de la République, Abdoulaye Wade, ses promesses tenues alors qu’il était dans l’opposition. Le rappeur fustige aussi l’irresponsabilité des couples dont les mariages échouent avec, comme conséquence, des enfants qui se retrouvent dans la rue (“ Payer les pots cassés ”).

Enfin, il brocarde les animateurs de radio et les rappeurs, en particulier Jules Junior (Walf FM), Phata (CBV) et Bibson. Si les rappeurs dénoncent des comportements qu’ils adoptent eux-mêmes, selon Marr-A-Bout, l’animateur ferait dans le copinage et le favoritisme dans son émission. Ce n’est pas la première fois qu’un rappeur attaque ses “ collègues ” par cassette interposée. Est-il positif que les “ posse ” (groupes) s’affrontent ainsi ? Marr-A-Bout est formel : il n’a “ aucune dent ” contre qui que ce soit. Il n’a pas de problème personnel ou de haine contre ceux qu’il a cités dans sa cassette. Seulement, dit-il, lorsqu’on évoque quelque chose, il faut en donner la preuve ou, à défaut, des exemples à titre illustratif. “ Je dis la vérité, des exemples à l’appui.

En attaquant les rappeurs, je m’attaque à moi-même, mais je crois qu’il est bon pour la morale et le respect de la philosophie du mouvement hip-hop de ne pas s’adonner à des pratiques que l’on dénonce. Cela est aussi valable pour les autorités et les politiciens qui font toujours de fausses déclarations sans être inquiétés. Au même moment, des journalistes passent des nuits en prison pour diffusion de fausses nouvelles ”, martèle El Hadj Mouhamadou Diop. Le message de Marr-A-Bout défile sur un beat rap et reggae. Et pour coller au contenu de la cassette, la jaquette montre une bouche ouverte, prête à cracher, toute sèche, des vérités. Signe particulier de ce rappeur : pas de sujet tabou !

BABACAR DIOP © Le Soleil (www.lesoleil.sn)

Comments

Display Order
Only logged in users are allowed to comment. register/log in