Concert à la prison de Rebeuss : des rappeurs en prison

C'est du jamais vu. Un concert de rap dans une prison. Les responsables du festival international de rap de Guédiawaye ont fait fort cette année.

Le mérite revient en grande partie à Fou malade, à l'origine de cette initiative novatrice, qui considère le rap comme un «vecteur de réinsertion». «Kasso diombul ken» (personne n'est à l'abri de la prison). Et les prisonniers sont certes privés de leur droit à la liberté. Mais il leur reste ce «droit au loisir» qui leur permet d'envisager l'avenir sous de plus agréables hospices.

Tout commence à l'entrée de la prison de Rebeuss. Des mesures de sécurité supplémentaires ont été prises face à cet événement exceptionnel. Un concert de rap dans le milieu carcéral, c'est une première. Une première aussi pour le festival Guédiawaye by rap, dont la cinquième édition, en partenariat avec la Rencontre africaine pour la défense des Droits de l'homme, vient de poser le premier acte. Même les journalistes éprouvent quelques difficultés à pénétrer dans ce lieu mythique et doivent justifier leur identité. Milieu exceptionnel, mesures exceptionnelles.

La première étape de cette expérience initiatique est la traversée d'un couloir extérieur qui mène à ce qui restera la première scène musicale installée dans une prison. Des mains se glissent à travers les barreaux des cellules, des visages apparaissent. Ce ne sont pas des visages frustrés d'avoir été laissés sur la touche. Les détenus qui n'assisteront pas au spectacle sont souriants, ils se réjouissent de ce concert auquel ils ont volontairement, si l'on en croit leurs réponses, refusé d'assister. La scène s'offre ensuite au regard des invités. C'est une scène à ciel ouvert, dont le public singulier (des détenus pénitentiaires, ne l'oublions pas) n'est pas muselé, mais simplement surveillé. Car des gardes pénitenciaires étaient postés, armes au poing, sur le toit des bâtiments et l'un d'entre eux a même traversé la scène au cours de la prestation d'un groupe de rap. Sur la droite, certains prisonniers n'ont pu assister à cette manifestation que de leur cellule. Des cellules où un regard rapide laisse apercevoir des matelas posés à même le sol, des sachets et des morceaux de tissus accrochés sur les murs et des fenêtres qui offrent un autre décor (balais et autres récipients). Certains faisaient leurs prières. Cela ne les a pas pour autant empêchés ensuite d'admirer le spectacle, en battant des mains au son de la musique ou en brandissant leur chapelet. Yatou Kadu et Final Guédj, les deux groupes de rap de la prison de Rebeuss qui sont montés en premier sur la scène, ont eu du mérite vu l'accueil qui leur a été réservé par leurs amis. Une façon à eux de dédier leurs chansons aux secteurs 3, 15, chambre 34... qui parlent tantôt des méfaits du sida, tantôt de la corruption et de l'inégalité de vie. Et le rappeur Key T demande l'observation d'un temps mort pour accuser les politiciens et nous-mêmes car nous avons joué notre partition à cet état de fait. C'est d'ailleurs un point de vue que partage Malal Tall, alias Fou malade du Bataillon blindé. «L'Etat doit prendre conscience de ces prisonniers, issus la plupart du temps des banlieues dakaroises, et revoir la justice sénégalaise», prône-t-il. La délinquance est, en grande partie, liée au manque d'industries dans les banlieues, d'après lui. Pour l'heure, le gouvernement s'est contenté de faire un don (eau de javel, bassines...) à la prison.

Le loisir est un droit. Voilà le credo qui a gouverné l'organisation de cette rencontre entre les rappeurs qui se trouvent dedans et ceux qui jouissent de leur liberté. Manu du groupe Wa Bmg 44 a tenu à être présent lors de cette manifestation novatrice. Il est important, selon lui, d'offrir aux détenus, ne serait-ce que pour 3 heures, un loisir. Afin de «leur montrer qu'on pense à eux, de leur donner l'envie de sortir et de faire des choses bien». Contrairement à Fou malade, l'initiateur de ce concert, Manu n'est pas entré en contact avec les groupes de rap composés de prisonniers qui ont pu hier faire montre de leur talent. Fou malade, du nom de son tube, est quant à lui un habitué de la prison de Rebeuss dans laquelle il se rend les mardis et vendredis (jours de visite) pour soutenir des amis et ses fans. Le rap est, selon lui, un «vecteur de développement et de réinsertion» capable d'apaiser des prisonniers, des jeunes pour la plupart, qui sont parfois cloîtrés depuis 5 ans, 10 ans sans savoir quand ils recouvreront la liberté, faute d'être jugés. Le leader du groupe Bataillon blindé envisage sérieusement de renouveler ce genre de manifestations musicales. Mais, il n'entend pas en rester là. Il faut «dépasser le stade théorique», dans le sens où la critique ne suffit pas.

L'espace d'un concert, le fossé qui sépare tous ces rappeurs, n'a été qu'un mauvais souvenir. Ainsi, les groupes de rap, aussi bien les groupes rodés aux concerts que de jeunes artistes qui n'ont plus assisté, encore moins participé, à une prestation musicale depuis longtemps, ont offert au public un échantillon de leur talent. Les bras se sont levés dans l'assistance, les cris ont jailli. Les détenus se sont déchaînés, non pas pour crier leur haine et leur souffrance pour une fois, mais pour manifester leur joie. En particulier lorsque le groupe Bataillon blindé a repris cette chanson phare dont tous les prisonniers connaissent les paroles, Fou malade. Ils se sont même permis de se lever et de danser sur cet air familier.

© Wal Fadjri (www.walf.sn)