Question de conviction : à Dakar, le rap militant a toujours ses adeptes

Loin des projecteurs et des plateaux de télévision, les rappeurs dakarois, qui oeuvrent dans l'ombre, brossent un tableau amer du rap sénégalais, mais ne baissent pas les bras.

Alors que le hip-hop menace de sombrer définitivement dans un abîme de superficialité, comme le laissent craindre les productions surmédiatisées du "gangsta rap", quel avenir pour le rap sénégalais ? Nombre de rappeurs dakarois oeuvrent dans l'ombre, et observent avec une certaine amertume les gesticulations de leurs homologues outre-Atlantique. Avec pessimisme aussi. "Le rap sénégalais tend vers une comédie, une imitation du rap américain", déplore Fou Malade qui ajoute : "Mais ce ne sont pas les bons modèles". Sexe, drogue et violence, éléments récurrents du rap version 50 Cent, sont en effet à mille lieues de la réalité des valeurs sénégalaises voire africaines, et a fortiori musulmanes.

A Dakar, les acteurs du mouvement hip-hop relèvent l'existence de deux tendances parallèles, déterminées en partie par l'origine des rappeurs. "Il y a ceux qui habitent autour du centre-ville, et ceux qui vivent dans les ghettos, rencontrent des problèmes de transport, de nourriture, d'éducation,... Cette difficulté de la vie se retrouve dans leurs textes, plus engagés", analyse Kunta Kinté, rappeur "underground" et étudiant à l'Université Cheikh Anta Diop (Ucad). Si l'existence de plusieurs courants peut nuire à l'unité du mouvement, les rappeurs de la tendance "dure" regrettent surtout leur inégale médiatisation. "Ceux qui ont peu de moyens rencontrent un problème d'accès aux médias", estime Azbac, également étudiant à l'Ucad. Et cela, s'indigne-t-il, "est frustrant, car ceux qui ont le monopole ne sont pas forcément les meilleurs". On est là au coeur du problème. Le rap est toujours porteur de message social. Mais ce message est neutralisé par une médiatisation orientée et un détournement commercial, qui font leurs choux gras sur un rap plus festif. Et si l'on ne peut remettre en cause ni sa valeur ni sa légitimité, le procès qui est fait à cette forme de rap est le monopole médiatique qu'elle exerce plus ou moins consciemment. De Fou Malade à Kunta Kinté en passant par Azbac entre autres porte-parole du rap conscient, on aspire à une musique décomplexée du modèle "gangsta". "Il faut qu'on puise dans nos sources, dans nos souffrances et dans celles du peuple", conseille Kunta Kinté. Les MC's underground, par leurs lyrics engagés, sont déterminés à opposer une résistance farouche et constructive, ainsi formulée par Malal, alias Fou Malade : "Il est encore temps d'écrire, de s'activer. Pour un rap militant".

© Wal Fadjri (www.walf.sn)

Comments

Display Order
Only logged in users are allowed to comment. register/log in