Question de feeling : Rap et ''célibaterium'' pour décompresser à Ouagadougou

A Ouaga, le rap est encore un phénomène jeune. Sa montée en puissance est seulement vieille de deux années. On y retrouve ce parler de jeunes de la diaspora. Ils disent “ djaspo ” (prononcez “ diaspo ”, de “ diaspora ”). Comme Papis N’do, né de parents burkinabé et ivoirien. Il a passé une partie de son enfance à Abidjan avant de fouler le sol ouagalais il y a cinq ans. Ces produits du métissage sont nombreux. Ils s’organisent même en entités. Ils ont apporté avec eux des termes du parler des jeunes Ivoiriens. Ce sont des adeptes de la BJU, langue dont ils revendiquent la paternité. En vérité, j’ai fait semblant de comprendre pour entretenir la discussion. Finalement, je lui avoue que je ne comprends rien de ce gazouillis aux allures de puzzle chinois. “ C’est un ensemble de termes auxquels ont recours les jeunes pour se parler entre eux ”, explique-t-il. Ce qu’il n’a pas dit tout de suite (et qu’il dira plus tard) c’est que cette langue est un répertoire de codes, même pour se jouer des filles. Elle met à contribution le jeu des yeux. “ En cherchant à comprendre, la fille se rapproche de nous. Nous lui faisons la cour ”, dit-il. Il partage son "posse" (groupe de rap) avec Koffi, son pote. “ Dans mon groupe, nous appliquons la “ Kofficratie ” et la “ Papicratie ”, dit-il. Il m’enfonce un peu plus. “ La “ Papicratie ”, dit Papis, c’est l’ensemble des gestes et attitudes qui sont de moi”. Il fait partie de ces jeunes que la situation sociale a poussés à faire du rap. Comme ces gars de la "Zone Une", une des premières places fortes de la contestation mise en musique. “ Chez nous, le vieux est décédé. Il ne reste que la vieille. Je suis l’aîné et cela m’a poussé au rap ”, explique ce rappeur, élève en classe de Terminale. Des cassettes, puis des compilations sortent. De cette buvette, la musique est audible. “ Ici au Faso, la vie est dure. Tu me qualifies de “ non loti ”… ”, toaste le rappeur, dans un cocktail de français et d’une langue locale. Par “ non loti ”, il faut entendre les quartiers éparpillés sur les flancs de la ville. D’ailleurs, l’appellation collée aux habitants de ces "sous-cités" est révélatrice d’un état d’esprit : les “ Tingas ” ou “ ceux qui sont hors de la ville ”, en langue locale. Ils n’ont rien à voir avec les trente secteurs de Ouaga, quartiers lotis, avec eau et électricité.

Et ce matin du lundi de Pentecôte, il faut y aller avec Jean-Pierre et le chauffeur à la Commission de l’UEMOA. Pour voir de près ces maisons, enjeux musicaux pour rappeurs, il faut dépasser le marché, enjamber l’avenue Bass Warga, sorte de ligne de démarcation. Dès les bas-fonds, des demeures humbles au bout d’une piste. Le décor habituel des faubourgs, après Goughin, vieille cité et sorte de Médina ouagalaise. Les bâtiments sont réalisés à base d’argile travaillée. Parfois, j’ai eu l’impression qu’une chambre était là, posée dans le vide. Les habitations sont serrées les unes contre les autres. C’est un puzzle architectural.

“ TU Y PIGES QUELQUE CHOSE, TOI ? ”

Quelle contraste, ces “ non lotis ”, avec la cité Ouaga 2000, ville futuriste avec ses résidences, sa salle de conférence qui a accueilli de grands sommets comme France-Afrique et OUA ! L’Etat a mis à contribution des particuliers pour bâtir une cité d’avenir, apprend-on. Un peu les Almadies dakaroises version Ouaga, dans un alliage des styles soudano-sahélien et gréco-romain. Rue de l’Intégration, Rue de la Francophonie, Rue du Sahel : voilà quelques-unes des appellations qui confortent une ouverture sur l’Afrique et le reste du monde. Pendant que nous y sommes, un jour, j’ai pensé demander comment on disait “ hospitalité ” en moré ou en dioula. Ma mémoire n’est hélas pas infaillible.

Par contre, je n’ai pas oublié que la plupart des jeunes Ouagalais se prennent en charge, très tôt, dans des maisons appelées “ celibaterium ”. Je n’ai pas résisté à la curiosité d’en visiter une. Les “ celibaterium ” sont des logements construits par des commerçants et mis à la disposition des jeunes à des prix assez abordables : une chambre avec plafond revient à 10.000 francs le mois, tandis qu’une chambre avec douche intérieure revient à 17.500 francs. Mais la société burkinabé a encore ses pesanteurs en ce qui concerne les filles. “ C’est mal vu ”, nous renseigne-t-on. Phénomène d’aliénation ? En tout cas, un rappeur déplore ceci : “ Beaucoup de gars se croient aux States, alors que nous sommes au Faso ”.

Je devrais aller voir ailleurs. Ici on dit “ tu n’as pas un deal là-bas ? ” lorsque, en solo, tu files. C’est une autre facette de Ouaga. En dehors de la “ diaspo ”, il y a un parler. Du Français, avec des mots relevés à la cuisine interne. L’université a été fermée, l'année invalidée. Et un jeune “ terminaliste ” de nourrir des craintes liées au bac : “ On va nous “ cirer ” au bac parce qu’à l’université, c’est plein ”. Ici, on “ grouille ” une moto pour dire que l’on s’est battu pour la décrocher auprès d’un copain. Et pour un repas, il faut le “ démocratiser ”, lisez "partager avec les autres". Dans n’importe quel service, il vous est servi un “ y a de la place ” pour vous inviter à vous asseoir. Vous entendrez des “ bon arrivée ”, même la veille de votre départ. Cela donne envie d’arborer un “ Faso danfani ”, emblème vestimentaire du pays aussi, pour crier, ne serait-ce qu’une fois, “ Bur-ki-na Fa-so ! ” (le pays des hommes intègres)”. Sauf qu’un jour, Jean, le jeune vendeur de la buvette, m’a fait tiquer. Il avait dit, alors que passait une adolescente : “ cette fille-là, j’aime son “ affaire ” pour dire que la fille lui plaît. Au Sénégal, on aurait compris autre chose. Même sans décalage horaire ! Je voulais appeler pour le dire car à Ouaga, le téléphone n’est vraiment pas cher…

REPORTAGE DE HABIB DEMBA FALL © Le Soleil (www.lesoleil.sn)

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