Quand les rappeurs font leur cinéma

Tous les canaux sont bons pour faire passer le message. Jusque-là les jeunes rappeurs se contentaient des studios d’enregistrement pour partager, avec les fans, l’image de la société projetée par leur prisme assez original. Les groupes “Black innocents”, “MC Pacotille”, “Ngalu”, "Ragga Soul P” et “African Poets”, ont tourné récemment un film : “Les philosophes guerriers de Yeumbeul” de 52 minutes, réalisé par le Français Jérémie Piolat. Le film sur cassettes vidéo comporte cinq séquences faisant défiler des scènes de rap, de danse, d’approche philosophique, de discussions sur les réalités de la banlieue et d’interviews d’artistes. Même si le public sénégalais ne l’a pas encore découvert, le film a connu des distinctions à travers le monde. “Les philosophes guerriers de Yeumbeul” ont remporté le premier prix du festival Vue d’Afrique de Montréal en avril 2000. Le film a été sélectionné au festival Nord-Sud de Genève le même mois, projeté au festival de Namur en Belgique, le 26 septembre 2000 et diffusé sur TV5 dans l’émission Zig Zag de même qu’au Centre Culturel Français de Dakar le 11 janvier dernier, nous apprend Alassane Ndiaye, qui est aussi le collaborateur du réalisateur.

Les jeunes rappeurs ont trouvé un réalisateur, grâce aux relations tissées par des Sénégalais établis en France qui leur ont ouvert un réseau de contacts fructueux.

A travers cette première, ils ont étalé leur quotidien fait de galère mais bien supporté grâce à une approche très philosophique. “En vivant dans cette galère, on peut se façonner. A partir de rien, si ce rien existe, on peut arriver à faire quelque chose. Et sur ce quelque chose on peut faire ainsi autre chose”, lance l’acteur et manager des “Black Innocents”, Alassane Ndiaye, avec une pincée de philosophie. Cet esprit de l’endurance dans la galère est le trait relationnel qui existe entre les banlieues du monde. Et le message du rap, loin de “déshabiller la dignité humaine”, doit la réclamer par une démarche philosophique et apporter des réponses aux équations que pose quotidiennement la vie. “Nous disons à la jeunesse sénégalaise et plus particulièrement celle de la banlieue que la réussite n’est rien sinon la consécration des efforts semés et fournis en permanence”, dit-il. A tous les hommes, les rappeurs rappellent que le monde est un village où chaque partie se trouve être ce monde entier, la richesse humaine dans toute sa complexité. L’humanité doit pouvoir tirer profit du message plein de sens des “philosophes guerriers” appartenant à une jeunesse confrontée au banditisme, et à d’autres maux qui tentent d’imposer à ces jeunes la précarisation. Quel que puisse être le fossé qui nous sépare, “que le Blanc sache que, au-delà de tout ce qui permet d’évoluer dans son monde restrictif, il a quelque chose d’identique à celui qu’on appelle Nègre” ; parole d’Alassane Ndiaye.

Les jeunes rappeurs ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin. Selon M. Ndiaye, ils projettent de tourner d’autres films, mais l’avenir dira les choses, ajoute-t-il.


MALICK CISS © Le Soleil (www.lesoleil.sn)

Comments

Display Order
Only logged in users are allowed to comment. register/log in